Mars 2026
Terres rares : la France face à son angle mort stratégique
La France veut réindustrialiser. Elle veut accélérer la transition énergétique. Elle veut renforcer sa souveraineté. Mais sur les matières premières critiques, elle avance encore à découvert. Terres rares, lithium, cobalt, graphite : ces ressources sont le nerf de la guerre industrielle du XXIᵉ siècle. Et pourtant, elles demeurent le grand angle mort du débat public national et des politiques publiques françaises.
Le paradoxe est frappant. Jamais la dépendance n’a été aussi documentée, jamais les discours sur la souveraineté n’ont été aussi omniprésents — et jamais l’action n’a semblé aussi prudente. Or la réalité est brutale : la Chine contrôle l’essentiel des capacités mondiales de raffinage des terres rares et la production d’aimants permanents indispensables aux moteurs électriques et aux éoliennes. Dans ces conditions, parler d’autonomie industrielle européenne sans stratégie minérale robuste relève de la posture.
La transition écologique elle-même accentue l’urgence. En remplaçant les énergies fossiles par l’électrification massive des usages, l’Europe ne sort pas de la dépendance aux ressources : elle la transforme. Une voiture électrique consomme plusieurs fois plus de métaux critiques qu’un véhicule thermique. Les énergies renouvelables sont intensives en matériaux. Le numérique l’est tout autant. La neutralité carbone sera minérale — ou ne sera pas.
Bruxelles a commencé à bouger avec le règlement sur les matières premières critiques. C’est un signal nécessaire, mais insuffisant. Car les objectifs européens — relocaliser une partie de l’extraction, de la transformation et du recyclage — se heurteront rapidement à la réalité politique nationale si les États membres n’assument pas les choix difficiles.
Et c’est précisément là que la France hésite. C’est d’autant plus incompréhensible et problématique que dans un rapport de l’Office Parlementaire des Choix Scientifiques et Technologiques (O.P.E.C.S.T.) concernant les terres rares que j’avais publié avec la sénatrice Delphine Bataille en 2016, nous alertions déjà sur la nécessité urgente et stratégique de mettre en place une véritable stratégie en la matière, à la fois à l’échelle française et à l’échelle européenne.
Le recyclage ? Indispensable, mais structurellement limité à court terme.
La diversification des importations ? Nécessaire, mais jamais totalement sécurisée dans un monde fragmenté.
La relance minière sur le territoire ? Stratégiquement pertinente, mais politiquement explosive.
À force de vouloir éviter les arbitrages, le risque est clair : subir plutôt que choisir. Or le calendrier industriel, lui, n’attendra pas. Les investissements dans les batteries, l’automobile électrique ou les énergies renouvelables engagent déjà la France pour des décennies. Sans sécurisation en amont des ressources, c’est toute la chaîne de valeur qui reste vulnérable.
La souveraineté industrielle n’est pas un slogan. C’est une politique de puissance qui suppose d’assumer des coûts, des risques et des choix parfois impopulaires. Cela implique une véritable diplomatie des ressources, un soutien massif aux filières de recyclage, une innovation orientée vers la sobriété matérielle — et, lorsque les conditions environnementales sont réunies, une extraction responsable sur le sol national.
Faute de réveil stratégique, la France ne manquera pas d’électricité verte. Elle manquera des métaux pour la produire. Et ce jour-là, il sera trop tard pour découvrir que la souveraineté commence dans le sous-sol.
Patrick HETZEL,
votre Député,
ancien ministre.
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