Fin de vie : une loi irréversible ne se vote pas à la hâte

Publié le 03/02/2026 dans les catégories Santé Médias

TRIBUNE. Quelques jours seulement après son rejet par les sénateurs, la proposition de loi relative au droit à l'aide à mourir revient à l'Assemblée dans la précipitation. Des députés s'insurgent.

Publiée le 02.02.2026

On ne vote pas sur un concept. On ne vote pas sur un mot, une idée vague, une promesse abstraite. On vote sur des actes. Sur des choix irréversibles. Sur des conséquences humaines, sociales, médicales. Or c’est précisément ce que l’on nous demande aujourd’hui d’avaliser dans la précipitation : un texte qui ne se contente pas d’encadrer un ultime recours, mais qui ouvre un nouveau droit, opère un changement de paradigme et engage une rupture sociale et éthique majeure. Une telle bascule mérite un débat à la hauteur de ce qu’elle transforme.

Elle exige du temps, de la prudence, du doute. Elle n’autorise pas la hâte. Moins d’une semaine après le rejet du texte par le Sénat, l’Assemblée nationale s’apprête déjà à le réexaminer en seconde lecture. Trois jours de débats en commission. Cinq jours en hémicycle. Moins de soixante-douze heures pour relire, comprendre, amender un texte qui engage notre rapport au soin, à la vulnérabilité et à la mort. C’est une méthode indigne de l’enjeu. Nous ne contestons pas la nécessité de parler de la fin de vie. Nous connaissons la souffrance des malades, l’angoisse des proches et l’épuisement des soignants.

Mais précisément parce que ce sujet touche à l’intime, à la dignité humaine et à l’éthique médicale, il impose une délibération sérieuse, approfondie, respectueuse. Légiférer vite n’est pas légiférer mieux. Tout indique pourtant une accélération assumée. L’objectif est clair : faire adopter le texte avant la fin février. Depuis quand la rapidité serait-elle un argument lorsqu’il s’agit d’une loi irréversible ? Depuis quand le calendrier devient-il plus important que la conscience ? Cette précipitation est d’autant plus choquante qu’elle ne répond à aucune urgence populaire. La fin de vie n’est pas une priorité des Français : selon la dernière étude Toluna-Harris Interactive, elle n’apparaît qu’en 18e position des préoccupations pour 2026. Les Français ne sont pas pressés.

« Ce calendrier n’est pas celui du soin, ni de l’éthique, ni de la démocratie, mais d’une ambition personnelle »

Pourquoi une telle accélération, si ce n’est par intérêt personnel ? Pourquoi ce passage en force ? Pourquoi ce mépris du temps parlementaire, alors même que le Sénat vient de rejeter le texte ? La réponse semble politique, à quelques semaines des élections municipales. Il faut aller vite. Voter vite. Se débarrasser du sujet avant l’échéance. Ce calendrier n’est pas celui du soin, ni de l’éthique, ni de la démocratie. Ce calendrier est au service d’une ambition personnelle. Le symbole est cruel : le prochain comité des soins palliatifs sera réuni le matin même du vote solennel. Comme une mise en scène.

Comme si l’on pouvait solder la question de l’accompagnement, du soin et de la dignité, quelques heures avant d’autoriser la mort provoquée. Ce timing est non seulement troublant, il est indécent. Il tourne en dérision l’exigence de cohérence et de sérieux que ce sujet imposedément désespérant dans cette séquence : le sentiment que le seul texte sur lequel notre pays parvient à avancer serait celui qui autorise l’euthanasie, pendant que l’hôpital manque de moyens matériels, financiers et humains, que les soignants sont exténués, que les soins palliatifs restent insuffisamment développés.

Nous savons ce que produit la précipitation : un débat abîmé, des amendements balayés, des doutes disqualifiés, des voix médicales et éthiques méprisées. Nous l’avons déjà vu. Et tout indique que cela se reproduira. La France a pourtant su faire autrement. La loi Claeys-Leonetti avait été adoptée à l’unanimité. Le texte actuel, lui, divise profondément : adopté de justesse à l’Assemblée, rejeté par le Sénat. Avons-nous vraiment intérêt à fracturer durablement le pays sur un sujet aussi sensible, au lieu de chercher un chemin partagé ?

Une démocratie mature ne légifère pas sur la mort à la hâte. Elle ne confond pas urgence politique et urgence humaine. Elle ne sacrifie pas l’éthique sur l’autel du calendrier. Nous ne demandons pas l’inaction.Nous demandons une méthode digne : du temps, de l’écoute, du respect pour les doutes et pour ceux qui soignent. Parce qu’une loi sur la fin de vie n’est pas une loi comme les autres, car elle opérerait une véritable bascule. Et parce qu’on ne vote pas sur un concept, encore moins dans la précipitation.


Les signataires de cette tribune sont :

Justine Gruet, députée du Jura, Patrick Hetzel, député du Bas-Rhin, Pr Philippe Juvin, député des Hauts-de-Seine, Thibault Bazin, député de Meurthe-et-Moselle, Yannick Neuder, député de l’Isère, Annie Vidal, députée de Seine-Maritime, Maud Petit, députée du Val-de-Marne, Constance LeGrip, députée des Hauts-de-Seine, Marie-Agnès Poussier.