Pour une doctrine française du partenariat franco-allemand

Publié le 04/09/2026 dans les catégories Europe

Publication dans la revue Commentaire - Numéro 195, Automne 2026

Pour une doctrine française du partenariat franco-allemand

Par Patrick HETZEL
Ancien Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche
Député du Bas-Rhin
Professeur à l’Université Paris Panthéon-Assas

« L'Europe ne se fera pas d'un coup, ni dans une construction d'ensemble ; elle se fera par des réalisations concrètes créant d'abord une solidarité de fait. »
Robert Schuman, Déclaration du 9 mai 1950.

À l'approche de l'élection présidentielle de 2027, les débats français portent naturellement sur les conditions du redressement national. Endettement public, croissance insuffisante, affaiblissement industriel, perte de compétitivité, crise de confiance envers les institutions, exigences nouvelles en matière de sécurité ou de maîtrise des technologies : ces défis imposent des réformes ambitieuses. Mais ils ne peuvent être pensés indépendamment du cadre stratégique dans lequel la France exerce désormais son action.

Le contexte international s'est profondément transformé. Le retour de la guerre sur le continent européen, la rivalité sino-américaine, la fragmentation des échanges, les dépendances énergétiques, numériques et technologiques ainsi que la compétition pour les technologies de rupture modifient durablement les conditions d'exercice de la souveraineté. Comme l'avait montré Raymond Aron, les États demeurent les acteurs essentiels des relations internationales, mais leur liberté d'action dépend de plus en plus des rapports d'interdépendance dans lesquels ils évoluent. La souveraineté ne disparaît pas ; elle se mesure désormais à la capacité de maîtriser ces interdépendances plutôt que de les subir.

Dans ce contexte, l'Union européenne n'est plus seulement un espace de coopération économique ou un projet politique issu de l'après-guerre. Elle devient l'échelle pertinente à laquelle peuvent être défendus plusieurs intérêts stratégiques communs : la compétitivité industrielle, la sécurité économique, la recherche, l'intelligence artificielle, les infrastructures critiques, la transition énergétique ou la défense. Cette évolution ne remet nullement en cause la nation, que Pierre Manent identifie à juste titre comme le cadre de la légitimité démocratique. Elle conduit plutôt à reconnaître que, dans un monde structuré par de grands ensembles continentaux, la capacité d'action des États européens dépend de leur aptitude à agir ensemble lorsque leurs intérêts fondamentaux convergent.

Depuis plus de soixante-quinze ans, cette dynamique repose largement sur le partenariat franco-allemand. Ce constat ne relève ni de la nostalgie ni d'un réflexe historique. L'expérience montre simplement que les principales avancées européennes ont presque toujours été précédées d'une convergence entre Paris et Berlin. Lorsque les deux capitales élaborent une vision commune, l'Union progresse ; lorsqu'elles s'enferment dans leurs divergences, elle peine à dépasser la gestion des crises.

Or cette dynamique ne peut être considérée comme définitivement acquise. Les générations qui avaient connu la guerre ou participé directement à la réconciliation disparaissent progressivement. Pour les plus jeunes, la paix entre la France et l’Allemagne apparaît comme une évidence historique. C’est naturellement un immense progrès. Mais cette évidence peut conduire à oublier que l’amitié entre les peuples n’est jamais un état permanent ; elle est une construction qui doit être entretenue comme le développa très bien le Général De Gaulle dans son discours à la jeunesse allemande à Ludwigsburg, le 9 septembre 1962.

Cette responsabilité ne confère aucun privilège particulier à la France et à l'Allemagne. Elle leur impose au contraire une obligation : rechercher des compromis susceptibles d'être partagés par l'ensemble des États membres. Jean Monnet avait parfaitement compris que l'Europe avancerait moins par les proclamations que par le rapprochement patient d'intérêts nationaux différents. La méthode de Robert Schuman demeure, à cet égard, d'une remarquable actualité.

Pourtant, le partenariat franco-allemand traverse aujourd'hui une période de fragilité. Les désaccords se sont multipliés sur les politiques énergétique et industrielle, les règles budgétaires, la réforme du marché de l'électricité, les instruments de défense ou les réponses à apporter aux dépendances technologiques. Ces divergences sont naturelles. Elles reflètent les intérêts propres de deux économies dont les structures et les traditions diffèrent. Ce qui est plus préoccupant est la difficulté croissante à les dépasser.

Les transformations intervenues de part et d'autre du Rhin expliquent en partie cette évolution. L'Allemagne réunifiée est devenue la première puissance économique du continent. La France, confrontée à une croissance plus faible et à une dégradation durable de ses finances publiques, a vu son influence relative s'éroder. L'élargissement de l'Union européenne a par ailleurs diversifié les centres de gravité du continent, ce qui était à la fois inévitable et souhaitable. Mais cette évolution rend plus nécessaire encore la capacité de Paris et de Berlin à exercer un rôle d'entraînement plutôt qu'à exporter leurs désaccords.

À ces évolutions institutionnelles s'ajoute un phénomène plus discret mais plus préoccupant : l'affaiblissement de la connaissance réciproque. Le recul de l'apprentissage de l'allemand en France, comme celui du français en Allemagne, ne constitue pas seulement un sujet éducatif. Une langue est aussi un accès direct à une culture politique, à des références intellectuelles et à une manière de raisonner. À mesure que cette connaissance s'estompe, le risque est grand de voir les stéréotypes remplacer la compréhension mutuelle.

Cette question revêt une importance particulière pour les responsables publics, les universitaires, les chercheurs, les entrepreneurs et les hauts fonctionnaires appelés à travailler quotidiennement avec leurs partenaires européens. La qualité du dialogue politique dépend largement de cette capacité à comprendre les contraintes auxquelles l'autre est confronté. Hans Stark a justement montré que la relation franco-allemande ne progresse jamais par inertie : elle exige un investissement politique permanent, nourri par une connaissance approfondie des deux sociétés.

Cette exigence dépasse largement la diplomatie. Les jumelages, l'Office franco-allemand pour la jeunesse, les doubles diplômes universitaires, l’Université franco-allemande, les coopérations scientifiques, les partenariats industriels ou les projets transfrontaliers ont progressivement constitué un tissu de relations humaines sans équivalent en Europe. C'est cette densité d'échanges qui explique la solidité de la relation politique depuis les années 1960.

Les générations qui avaient connu la guerre disparaissent progressivement. Pour les plus jeunes, la réconciliation franco-allemande apparaît comme une évidence. C'est le signe d'un succès historique. Mais une évidence peut devenir une facilité. L'amitié entre les peuples ne relève jamais d'un acquis définitif ; elle suppose un effort continu de transmission, d'éducation et de coopération. En ce sens, les territoires frontaliers, les universités, les centres de recherche, les entreprises et les collectivités locales constituent autant de laboratoires de l'Europe concrète.

La France aurait donc tort de considérer le partenariat franco-allemand comme un simple chapitre de sa politique étrangère. Il concerne tout autant les politiques de l'éducation, de la recherche, de l'innovation, de la culture, de l'industrie et de l'aménagement du territoire. Il engage l'influence internationale du pays autant que la formation des générations appelées à exercer demain des responsabilités en Europe. Cette réalité invite à dépasser une approche strictement diplomatique de la relation franco-allemande. Si celle-ci demeure indispensable, elle ne prend tout son sens que lorsqu'elle s'appuie sur une véritable stratégie politique. C'est précisément cette stratégie qui fait aujourd'hui défaut et dont la France devrait désormais se doter.

Donner au partenariat franco-allemand une véritable portée stratégique

La relance du partenariat franco-allemand ne peut avoir pour seul objet de préserver un héritage historique, aussi précieux soit-il. Elle n'a de sens que si elle permet à la France de mieux défendre ses intérêts dans une Europe confrontée à une transformation profonde de l'ordre international. L'enjeu n'est pas de faire vivre un symbole, mais de disposer d'un instrument d'action.

Le premier défi est celui de la compétitivité. Depuis plusieurs années, l'écart se creuse entre l'Europe, les États-Unis et les principales économies asiatiques en matière d'investissement, d'innovation, de productivité et de maîtrise des technologies numériques. Les rapports remis en 2024 par Mario Draghi et Enrico Letta convergent sur un constat : sans un effort massif en faveur de la recherche, des infrastructures, de l'intelligence artificielle, des technologies de rupture et du financement de l'industrie, l'Union européenne s'expose à un décrochage durable.

Une telle ambition ne pourra être portée sans impulsion politique. La France et l'Allemagne réunissent à elles seules une part déterminante des capacités industrielles, scientifiques et financières de l'Union. Leur responsabilité n'est pas d'imposer des solutions, mais de rendre possibles les compromis qui permettront à l'Europe d'agir.

Cette exigence vaut tout particulièrement pour la souveraineté technologique. Les dépendances européennes dans les domaines des semi-conducteurs, du cloud, des plateformes numériques, des matières premières critiques ou de l'intelligence artificielle limitent progressivement la liberté d'action des États membres. Il ne s'agit pas de promouvoir une économie fermée ou un protectionnisme de principe. Il s'agit de créer les conditions d'une autonomie stratégique ouverte, fondée sur l'investissement, l'innovation, la coopération industrielle et la maîtrise des technologies essentielles.

La même logique s'impose dans le domaine de la défense. Le retour de la guerre sur le continent européen rappelle que la sécurité ne peut être considérée comme un acquis. Les efforts engagés par plusieurs États européens pour renforcer leurs capacités militaires constituent une évolution nécessaire. Mais ils demeureront insuffisants si chaque pays poursuit des stratégies industrielles isolées. Une meilleure coordination des investissements, une interopérabilité accrue des équipements et le développement de programmes communs représentent désormais des impératifs stratégiques. La coopération franco-allemande ne saurait naturellement se substituer à l'Alliance atlantique ni aux autres États membres ; elle peut en revanche contribuer à donner davantage de cohérence à l'effort européen.

L'énergie constitue un autre domaine où les divergences passées devraient céder la place au pragmatisme. Les choix nationaux continueront de différer et il serait illusoire de rechercher une uniformité qui ne correspond ni aux histoires ni aux contraintes propres à chaque pays. En revanche, les réseaux, le stockage, l'hydrogène, les infrastructures transfrontalières, la recherche ou la décarbonation de l'industrie offrent de nombreuses possibilités de coopération. L'objectif n'est pas d'effacer les différences, mais de les rendre complémentaires.

La recherche et l'enseignement supérieur occupent enfin une place particulière. Dans les économies de la connaissance, le capital scientifique devient un facteur décisif de puissance. Les coopérations universitaires, les doubles diplômes, l’Université franco-allemande, les laboratoires communs, les programmes doctoraux intégrés ou les grandes infrastructures de recherche ne constituent pas seulement des instruments de rayonnement académique ; ils préparent les compétences dont dépendra la compétitivité européenne. La relation franco-allemande dispose, dans ce domaine, d'atouts considérables qu'il conviendrait de renforcer plutôt que de considérer comme définitivement acquis. Une parfaite illustration de cela, c’est le développement du campus européen du Rhin Supérieur Eucor, qui permet une formidable coopération universitaire entre cinq universités majeures de l’espace du Rhin supérieur.

Ces différents enjeux appellent une même méthode : inscrire la relation franco-allemande dans le temps long. Les alternances politiques, les difficultés économiques ou les désaccords ponctuels ne devraient jamais conduire à traiter ce partenariat comme une variable d'ajustement. Les périodes les plus fécondes de la construction européenne furent précisément celles où les dirigeants des deux pays acceptèrent de consacrer le temps nécessaire à la compréhension des contraintes de leur partenaire, convaincus que des compromis patiemment élaborés produisaient davantage d'effets que des initiatives unilatérales.

Il ne s'agit ni de restaurer un prétendu « directoire » franco-allemand ni d'organiser une Europe à deux vitesses. L'Union européenne est devenue trop diverse pour être gouvernée par un seul tandem. Mais cette diversité rend d'autant plus nécessaire l'existence d'États capables de rapprocher des positions souvent éloignées et d'ouvrir des voies de compromis. Depuis l'origine de la construction européenne, la France et l'Allemagne ont fréquemment assumé cette fonction. Rien n'interdit qu'elles continuent de l'exercer, à condition de le faire dans un esprit d'ouverture et au service de l'intérêt commun européen.

Au fond, la question est moins diplomatique que stratégique. La France ne retrouvera pas d'influence en Europe par le seul effet de sa volonté. Son poids dépendra d'abord de sa capacité à restaurer sa compétitivité, à assainir ses finances publiques, à moderniser son appareil productif et à renforcer son effort de recherche. Mais il dépendra également de son aptitude à nouer des partenariats durables avec les États dont les intérêts fondamentaux rejoignent les siens. Aucun ne présente, à cet égard, une importance comparable à celle de l'Allemagne.

C'est pourquoi la France gagnerait à se doter d'une véritable doctrine du partenariat franco-allemand. Une doctrine ne consiste pas à nier les divergences ni à rechercher des accords de circonstance. Elle fixe un cap. Elle identifie les domaines dans lesquels la coopération constitue un intérêt national durable et organise l'action publique en conséquence. Elle permet surtout d'inscrire la relation bilatérale dans une perspective qui dépasse les alternances politiques.

Une telle doctrine reposerait sur quelques principes simples : entretenir un dialogue politique permanent ; investir dans la connaissance réciproque des deux sociétés ; faire de la recherche, de l'innovation et de l'industrie des priorités communes ; développer les coopérations de défense lorsque les intérêts convergent ; soutenir les territoires frontaliers comme espaces d'intégration ; enfin, rechercher systématiquement, avant les grands rendez-vous européens, les compromis susceptibles de servir l'ensemble de l'Union.

À quelques mois de l'élection présidentielle de 2027, les Français attendront légitimement du prochain chef de l'État qu'il redresse les finances publiques, renforce la sécurité, modernise l'économie et restaure la confiance dans les institutions. Ces objectifs sont indispensables. Ils ne suffiront pourtant pas à définir une politique étrangère. La véritable question est celle de la place que la France entend occuper dans un monde où les rapports de puissance se recomposent rapidement. Les États européens continueront naturellement à défendre leurs intérêts nationaux. Mais nombre de ces intérêts ne peuvent plus être efficacement protégés sans une capacité accrue d'action collective. L'histoire de la construction européenne montre que les progrès les plus durables sont nés de la rencontre entre des volontés nationales affirmées et une vision partagée de l'intérêt commun.

Le partenariat franco-allemand demeure l'une des expressions les plus abouties de cette logique. Il ne relève ni de l'habitude ni de la nostalgie. Il procède d'une conviction plus simple : dans les décennies qui viennent, la France sera d'autant plus forte qu'elle saura entraîner l'Europe, et l'Europe sera d'autant plus capable d'agir que la France et l'Allemagne auront retrouvé le goût de penser ensemble leur avenir commun. C'est peut-être là l'une des responsabilités essentielles du prochain Président de la République : faire du partenariat franco-allemand non un objectif diplomatique parmi d'autres, mais l'un des instruments de la souveraineté française dans l'Europe du XXIᵉ siècle.

 

Bibliographie :

Aron, Raymond, Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962.

Aron, Raymond, Plaidoyer pour l’Europe décadente, Robert Laffont, 1977.

Draghi, Mario, The Future of European Competitiveness, rapport remis à la Commission européenne, 2024.

Genton, François et Gréciano, Philippe, Les relations franco-allemandes à l’épreuve de la mondialisation, Mare et Martin, 2019

Grosser, Alfred, L’Allemagne en Occident, Fayard, 1985.

Letta, Enrico, Much More Than a Market, rapport sur l’avenir du marché unique, 2024.

Manent, Pierre, La Raison des nations, Gallimard, 2006.

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Schuman, Robert, Pour l’Europe, Nagel, 1963.

Stark, Hans, Les relations franco-allemandes. De 1945 à nos jours, Armand Colin, 2011.

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